Pendant longtemps, l’attractivité territoriale a été évaluée à travers la capacité d’un territoire à attirer des ressources extérieures : investissements, entreprises, touristes, compétences et capitaux. Cette conception a favorisé le développement de stratégies de communication, de marques territoriales et de politiques d’accueil destinées à améliorer l’image des villes et des régions.
Cette approche reste nécessaire. Dans un contexte de concurrence croissante entre les territoires, aucun espace ne peut ignorer l’importance de son positionnement, de sa réputation ou de la qualité de son offre. Pourtant, une question essentielle demeure insuffisamment prise en compte : un territoire peut-il réellement être considéré comme attractif lorsqu’il parvient à séduire ceux qui viennent, mais peine à convaincre ceux qui y vivent d’y construire leur avenir ?
Cette interrogation conduit à reconsidérer la finalité même du marketing territorial.
L’attractivité ne se limite pas à faire venir
Attirer une entreprise, un investisseur ou un touriste constitue un résultat visible et relativement mesurable. On peut comptabiliser les projets réalisés, les emplois annoncés, les nuitées touristiques ou les capitaux mobilisés. En revanche, la relation entre un territoire et ses habitants est plus difficile à appréhender.
Cette relation repose sur des dimensions moins immédiatement quantifiables : la confiance, l’attachement, la reconnaissance, la qualité de vie et, surtout, la possibilité de se projeter dans l’avenir.
Un jeune peut être profondément attaché à sa ville et néanmoins souhaiter la quitter. Son départ ne traduit pas nécessairement un rejet de son territoire. Il peut simplement révéler l’absence d’une perspective professionnelle, d’un environnement favorable à l’initiative ou d’un espace lui permettant de transformer ses compétences en projet concret.
La mobilité n’est évidemment pas un problème en elle-même. Voyager, étudier ou travailler ailleurs peut enrichir les trajectoires individuelles et bénéficier ultérieurement au territoire d’origine. La difficulté apparaît lorsque le départ n’est plus un choix parmi d’autres, mais la seule perspective jugée crédible.
De la rétention à la capacité de projection
Face à cette situation, parler uniquement de « rétention des talents » peut être réducteur. Un territoire ne devrait pas chercher à retenir ses habitants comme on conserve une ressource. Il devrait créer les conditions leur permettant de choisir librement d’y rester, d’y revenir ou d’entretenir une relation durable avec lui.
La véritable question n’est donc pas : comment empêcher les jeunes de partir ? Elle est plutôt : comment faire du territoire une possibilité crédible parmi les choix qui s’offrent à eux ?
La réponse dépasse largement la communication. Aucune campagne de promotion ne peut compenser durablement l’insuffisance des perspectives professionnelles, les difficultés d’accès aux services publics, le manque d’espaces culturels ou l’impression que les décisions territoriales sont prises sans les habitants.
Une marque territoriale devient fragile lorsqu’elle promet à l’extérieur une qualité d’expérience que les résidents ne reconnaissent pas dans leur vie quotidienne. L’image projetée doit correspondre, autant que possible, à la réalité vécue.
Les habitants ne sont pas seulement les ambassadeurs du territoire
Les stratégies de marketing territorial présentent souvent les habitants comme des ambassadeurs. Cette vision reconnaît leur rôle dans la diffusion de l’image du territoire, mais elle demeure incomplète.
Avant d’être des ambassadeurs, les habitants sont des usagers, des citoyens, des entrepreneurs potentiels et des détenteurs d’une connaissance concrète du territoire. Ils en perçoivent les ressources, mais également les dysfonctionnements, les inégalités et les occasions inexploitées.
Les associer au marketing territorial ne consiste donc pas uniquement à leur demander de promouvoir leur ville ou leur région. Il s’agit de leur permettre de contribuer à la définition de son identité, de ses priorités et de sa proposition de valeur.
Un territoire ne peut pas construire une image crédible en considérant ses habitants comme un simple support de communication. Sa marque doit émerger d’une réalité partagée et d’un projet collectif suffisamment lisible pour susciter l’adhésion.
Cette participation est particulièrement importante pour les jeunes. Ils ne veulent pas seulement être consultés sur leur perception du territoire. Ils souhaitent pouvoir agir sur son évolution, accéder aux responsabilités, entreprendre et constater que leurs initiatives peuvent réellement produire des effets.
Le défi des territoires marocains
Cette réflexion prend une importance particulière au Maroc. Le pays dispose de territoires dotés de ressources considérables : patrimoine culturel, position géographique, infrastructures, potentiel touristique, capital humain et projets industriels structurants.
Toutefois, ces ressources ne produisent pas automatiquement un sentiment d’avenir partagé. Certains territoires attirent les investissements tout en continuant à perdre une partie de leurs compétences. D’autres disposent d’un fort potentiel, mais souffrent d’un déficit de coordination, de visibilité ou d’accompagnement des initiatives locales.
La réussite d’un projet territorial ne devrait donc pas être appréciée uniquement à travers les investissements obtenus ou les infrastructures réalisées. Elle devrait également être évaluée à partir de sa capacité à créer des perspectives pour la population locale.
Combien d’emplois durables le projet génère-t-il ? Les compétences locales peuvent-elles accéder aux possibilités créées ? Les petites entreprises du territoire peuvent-elles intégrer les nouvelles chaînes de valeur ? Les jeunes peuvent-ils proposer des projets et bénéficier d’un accompagnement effectif ? Les habitants comprennent-ils la vision poursuivie et se reconnaissent-ils dans celle-ci ?
Ces questions permettent de distinguer une attractivité simplement affichée d’une attractivité réellement vécue.
Vers un marketing territorial de la participation
Le marketing territorial doit ainsi évoluer d’une logique de promotion vers une logique de participation et de construction collective. Il ne s’agit plus seulement de fabriquer un récit séduisant, mais de faire émerger un projet territorial auquel les différents acteurs peuvent contribuer.
Cette évolution suppose notamment de créer des mécanismes permanents d’écoute, de faciliter l’entrepreneuriat local, de rapprocher la formation des besoins économiques du territoire et d’intégrer les jeunes, les associations, les universités et les entreprises dans les processus de décision.
Elle implique également de reconnaître que tous les habitants ne vivent pas le territoire de la même manière. Les possibilités offertes peuvent varier considérablement selon la ville, le quartier, le genre, le niveau de qualification ou la situation sociale. Une stratégie territoriale crédible doit tenir compte de ces expériences différentes.
L’attractivité territoriale pourrait alors être pensée autour de quatre capacités complémentaires : attirer de nouvelles ressources, retenir les compétences, faire revenir ceux qui sont partis et permettre à ceux qui restent de participer concrètement à la construction de l’avenir collectif.
Faire du territoire un choix
Un territoire véritablement attractif n’est pas simplement celui qui bénéficie de la meilleure campagne de communication. C’est celui qui transforme ses ressources en possibilités accessibles, qui instaure une relation de confiance avec ses habitants et qui leur donne le sentiment d’avoir une place dans son projet.
Le marketing territorial doit naturellement continuer à répondre à la question : « Pourquoi venir ici ? » Mais il doit également se confronter à des interrogations plus profondes : « Pourquoi rester ? », « Pourquoi revenir ? » et surtout : « Comment contribuer à l’avenir de ce territoire ? »
L’objectif ne devrait pas être de convaincre artificiellement les habitants de rester. Il devrait être de faire du territoire un choix suffisamment crédible, ouvert et porteur d’avenir pour qu’ils puissent librement décider d’y construire une partie de leur vie.

Par EL IDRISSI Mariyam, Docteure en Marketing, et Enseignante chercheure en Marketing à l’ISGA, Edvantis Higher Education Group