À mesure que l’intelligence artificielle s’impose comme une infrastructure silencieuse de nos sociétés numériques, la cybersécurité change profondément de visage. Les attaques ne sont plus seulement plus fréquentes : elles deviennent plus crédibles, plus personnalisées et, surtout, plus difficiles à détecter. Dans ce contexte de brouillage entre le vrai et le faux, certains entretiens dépassent le commentaire immédiat pour offrir une grille de lecture structurante des risques à venir.
C’est le cas de l’échange conduit par Hajjar El Haïti du journal LE MATIN , avec Youssef Bentaleb, président du « Centre marocain de recherches polytechniques et d’innovation (CMRPI) ». À travers ses réponses, il ne se contente pas d’énumérer des menaces. Il décrit une transformation plus profonde du cyber-risque, dans laquelle l’intelligence artificielle agit à la fois comme accélérateur de vulnérabilités et comme levier potentiel de résilience.
Dès les premières réponses, Youssef Bentaleb pose un constat central : les cybermenaces de 2026 s’inscrivent dans une dynamique d’industrialisation. Les attaques ne relèvent plus d’initiatives isolées ou opportunistes, mais de processus structurés, automatisés et reproductibles.
Cette industrialisation se manifeste de manière particulièrement inquiétante dans la montée des cyberviolences assistées par l’intelligence artificielle. Deepfakes, voix synthétiques et images artificiellement générées deviennent des outils opérationnels de chantage, de diffamation et de cyberextorsion. L’attaque vise de moins en moins les systèmes eux-mêmes et de plus en plus les individus, leur réputation et leur équilibre psychologique.
Les chiffres cités dans l’entretien, issus de l’Internet Watch Foundation, illustrent l’ampleur de cette mutation : l’explosion des contenus illicites générés par IA révèle à quel point la technologie abaisse les barrières d’entrée de la criminalité numérique tout en démultipliant ses effets. Les observations du CMRPI confirment que ces pratiques touchent désormais des profils variés, des particuliers aux responsables publics, en passant par les cadres d’entreprise et les professionnels des médias.
Un autre tournant majeur analysé dans l’entretien concerne la crédibilité des attaques. L’exemple de la fraude survenue à Hong Kong en 2024, lors d’une visioconférence falsifiée par des deepfakes, marque une rupture décisive. En reproduisant de manière convaincante les visages, les voix et les comportements de dirigeants, l’intelligence artificielle transforme la confiance humaine en vulnérabilité exploitable. Les procédures traditionnelles de vérification, longtemps fondées sur des signaux visuels ou relationnels, se révèlent désormais insuffisantes. La frontière entre interaction légitime et manipulation devient floue, y compris dans des environnements professionnels réputés sécurisés.
Cette logique de crédibilité ne s’arrête pas aux attaques financières ou réputationnelles. Elle s’étend à la manipulation de l’information. Youssef Bentaleb alerte sur l’intensification des fake news générées par IA, en particulier dans les contextes électoraux. La capacité à produire et diffuser massivement des contenus trompeurs mais cohérents fragilise la confiance dans les institutions et altère les conditions du débat public. La cybersécurité rejoint ici des enjeux plus larges de souveraineté informationnelle et de stabilité démocratique, bien au-delà du seul périmètre technique.
Dans le contexte marocain, cette pression cyber prend une dimension stratégique accrue. Les infrastructures numériques, les services publics et les grands événements internationaux à venir constituent des cibles à forte valeur symbolique et opérationnelle. Les données issues du Rapport de défense numérique 2025 de Microsoft, évoquant 12,6 millions de tentatives de cyberattaques contre le Maroc en 2024, confirment cette exposition croissante. Pour des acteurs malveillants, il ne s’agit pas seulement de perturber des services, mais aussi d’atteindre l’image, la crédibilité et la résilience globale du pays.
L’entretien évite toutefois toute lecture technophobe. L’intelligence artificielle est également présentée comme un outil de défense puissant. Utilisée de manière responsable, elle permet une détection avancée des comportements suspects, l’analyse en temps réel de volumes massifs de données, l’anticipation des attaques et l’automatisation de certaines réponses aux incidents. L’IA peut ainsi renforcer significativement la résilience des organisations, à condition d’être intégrée dans une gouvernance claire et maîtrisée.
C’est précisément sur ce terrain que l’entretien met en lumière une fragilité persistante. Malgré les attaques majeures de 2025, le niveau de préparation des organisations demeure très inégal. Les grandes structures amorcent une intégration stratégique de l’IA dans leur cybersécurité, tandis que de nombreuses PME et administrations restent vulnérables. Le diagnostic posé par le CMRPI est sans ambiguïté : la principale faiblesse n’est pas technologique, mais humaine et organisationnelle. Manque de vision stratégique, déficit de formation continue, absence de plans de réponse aux incidents et sous-estimation des risques liés à l’IA constituent les véritables lignes de fracture.
La question des compétences apparaît alors comme un enjeu central. Le manque de profils qualifiés, notamment à l’interface entre cybersécurité, intelligence artificielle et droit, limite la capacité collective à comprendre et anticiper des risques complexes et évolutifs. Former des experts hybrides devient une condition essentielle de la souveraineté numérique et de la résilience à long terme.
Une conclusion s’impose : la cybersécurité en 2026 ne se jouera pas uniquement dans les Data Centers ni dans l’accumulation d’outils techniques. Elle dépendra de la capacité des sociétés à gouverner l’intelligence artificielle, à investir dans les compétences humaines et à préserver la confiance dans un environnement où le vrai et le faux deviennent de plus en plus indiscernables. Le risque zéro n’existe pas, rappelle Youssef Bentaleb, mais la préparation, la lucidité et la gouvernance collective constituent désormais des impératifs stratégiques.
Source : LE MATIN.MA