Rentrée universitaire 2026 au Maroc : repenser l’orientation à l’ère de l’intelligence artificielle

Entre prestige des établissements, choix des filières, nouvelles compétences et transformation des métiers, l’orientation universitaire ne peut plus se résumer à une question d’école ou de diplôme. Au Maroc, alors que l’intelligence artificielle accélère la transformation du marché du travail, les jeunes et leurs familles doivent désormais raisonner en termes de parcours, de compétences et de capacité d’adaptation.

Chaque rentrée universitaire commence par les mêmes interrogations. Quelle filière choisir ? Quelle école intégrer ? Faut-il privilégier une grande école, une université, une formation spécialisée ou une école privée ? Quels métiers offrent encore de véritables perspectives ? Et surtout, comment être certain de ne pas faire aujourd’hui un choix qui deviendra demain obsolète ?

En 2026, ces questions prennent une dimension nouvelle.

L’intelligence artificielle n’est plus un sujet réservé aux ingénieurs et aux entreprises technologiques. Elle s’installe progressivement dans les banques, les assurances, l’industrie, le commerce, la communication, la santé, le tourisme, les services publics et les métiers juridiques. Elle automatise certaines tâches, transforme d’autres et fait émerger de nouvelles façons de travailler.

Dans ce contexte, continuer à penser l’orientation selon le modèle « choisir une école, obtenir un diplôme, puis chercher un emploi » apparaît de moins en moins adapté.

La véritable question devient plutôt : quel parcours construire aujourd’hui pour rester capable de créer de la valeur demain ?

Le marché du travail change plus vite que les parcours universitaires

Les données du Haut-Commissariat au Plan illustrent l’ampleur du défi. En 2025, l’économie marocaine a créé 193 000 emplois nets. Les services ont contribué à hauteur de 123 000 postes, devant le BTP avec 64 000 et l’industrie avec 46 000, tandis que l’agriculture, la forêt et la pêche ont enregistré une perte de 41 000 emplois.

Dans le même temps, le chômage est resté élevé, à 13 % au niveau national, soit 1,621 million de personnes. La situation est particulièrement préoccupante chez les jeunes de 15 à 24 ans, dont le taux de chômage a atteint 37,2 %, ainsi que chez les diplômés, avec 19,1 %.

Ces chiffres posent une question fondamentale : le problème est-il uniquement le nombre de diplômés, ou aussi l’adéquation entre les formations, les compétences acquises et les besoins réels de l’économie ?

La question est d’autant plus importante que les secteurs créateurs d’emplois évoluent eux-mêmes rapidement. Le Maroc accélère sur le numérique, l’offshoring, l’industrie, l’aéronautique, l’automobile, les infrastructures, le tourisme et les nouveaux services.

L’orientation doit donc être pensée non seulement à partir de l’offre universitaire existante, mais aussi à partir des transformations économiques qui se dessinent.

À l’ère de l’IA, le diplôme reste important… mais il ne suffit plus

Le diplôme n’a pas perdu sa valeur. Il reste une étape essentielle pour acquérir des connaissances, développer une méthode de travail et accéder à de nombreux métiers. Mais dans un environnement professionnel transformé par le numérique et l’intelligence artificielle, il ne constitue plus, à lui seul, une garantie d’insertion.

La différence se joue souvent dans ce que l’étudiant construit autour de son cursus. Un même diplôme peut conduire à des trajectoires très différentes selon les expériences acquises, les projets réalisés, la maîtrise des langues et des outils numériques, ou encore la capacité à comprendre les évolutions de son secteur.

Un étudiant qui profite de ses années universitaires pour multiplier les expériences concrètes et développer progressivement une spécialisation ne se présente pas sur le marché du travail avec le même profil que celui qui s’est limité à valider ses examens.

L’enjeu de l’orientation n’est donc plus seulement de choisir un diplôme à obtenir, mais de réfléchir dès le départ au profil professionnel que l’on souhaite construire.

À l’ère de l’IA, le diplôme constitue le socle. Le parcours construit autour de lui fait souvent la différence.

Choisir une formation plutôt qu’une école : construire un parcours à l’ère de l’IA

Pour de nombreuses familles marocaines, le nom de l’établissement reste un critère déterminant au moment de choisir une orientation. Intégrer une école prestigieuse est souvent perçu comme une garantie de qualité et un investissement pour l’avenir. Pourtant, dans un environnement professionnel en pleine transformation, la notoriété d’un établissement ne devrait être qu’un élément parmi d’autres. Une école peut offrir un excellent environnement académique, un réseau d’anciens, des partenariats avec les entreprises ou une ouverture internationale, mais ces avantages n’ont de véritable valeur que s’ils correspondent au projet et au potentiel de l’étudiant.

La question mérite donc d’être posée autrement. Plutôt que de chercher d’abord « la meilleure école », il serait plus pertinent de se demander quelle formation et quel environnement permettront à cet étudiant de construire le parcours qui lui correspond. La qualité pédagogique, les possibilités de stages et de projets, l’insertion des diplômés, les liens avec les entreprises, l’ouverture internationale ou encore le rapport entre le coût de la formation et les perspectives professionnelles doivent ainsi entrer dans la réflexion. Une école chère n’est pas nécessairement une école rentable, tout comme une formation moins prestigieuse peut constituer un excellent point de départ lorsqu’elle est accompagnée d’expériences et de spécialisations pertinentes.

Cette manière de réfléchir conduit à déplacer progressivement le regard de l’établissement vers le parcours. Le choix peut commencer par un domaine ou un secteur d’intérêt, puis par l’exploration des métiers qui s’y rattachent et des compétences nécessaires pour y évoluer. Les formations et les établissements viennent ensuite comme des moyens de construire ces compétences. La logique devient alors moins « école → diplôme → emploi » que secteur → métiers → compétences → formation → expériences → emploi.

Cela ne signifie évidemment pas qu’un jeune de 18 ans doit connaître précisément le métier qu’il exercera quinze ou vingt ans plus tard. Dans un monde où les technologies et les organisations évoluent rapidement, une telle précision serait illusoire. Il s’agit plutôt de choisir une direction suffisamment claire pour commencer à construire un parcours, tout en conservant la possibilité de l’ajuster au fil des expériences.

L’intelligence artificielle illustre particulièrement bien cette nouvelle approche. Un jeune attiré par l’IA n’est pas nécessairement obligé de rechercher une formation portant directement cette appellation. L’informatique, les mathématiques appliquées, les statistiques, la data science, l’ingénierie ou les systèmes d’information peuvent constituer des bases solides avant une spécialisation progressive. L’essentiel est moins de se former à un outil précis que de développer des fondamentaux permettant de comprendre, d’utiliser et de faire évoluer ces technologies.

Car l’IA ne transforme pas uniquement les métiers technologiques. Elle s’intègre progressivement dans la finance, le droit, le marketing, l’industrie, la santé, le tourisme ou encore la logistique. Le professionnel de demain ne sera donc pas nécessairement un spécialiste de l’IA ; il pourra être un spécialiste de son domaine capable de travailler efficacement avec l’IA. C’est dans cette complémentarité que se développent les profils hybrides : ingénierie et data, finance et IA, marketing et analytics, droit et technologie, industrie et automatisation, santé et données ou tourisme et digital.

Cette évolution est particulièrement importante pour le Maroc, qui cherche à renforcer ses compétences numériques et à accompagner la transformation de son économie. Le programme national de formation dans le domaine du digital prévoit notamment d’augmenter fortement le nombre de diplômés du numérique issus des universités publiques, avec un objectif de 22 500 lauréats par an à l’horizon 2027, contre environ 8 000 auparavant.

Mais l’enjeu ne consiste pas simplement à produire davantage de diplômés dans le numérique. Il s’agit de préparer des professionnels capables de comprendre leur secteur, d’en maîtriser les fondamentaux et d’intégrer les nouvelles technologies dans leur pratique.

Dans cette perspective, l’orientation universitaire ne devrait plus être envisagée comme le choix définitif d’une école ou d’un métier. Elle constitue le premier acte d’un parcours professionnel, appelé à évoluer avec les expériences, les opportunités et les transformations du marché.

À l’ère de l’intelligence artificielle, choisir son orientation revient donc moins à prédire l’avenir qu’à se donner les moyens de pouvoir y évoluer.

Les secteurs à observer ne sont pas forcément ceux qui font le plus de bruit

À l’heure de choisir une orientation, la tentation est grande de chercher dans les classements le « métier d’avenir » ou la filière qui serait censée garantir un emploi demain. Pourtant, dans une économie en transformation, cette approche peut rapidement devenir une nouvelle forme de course à la mode. Les métiers évoluent, certains disparaissent, d’autres apparaissent, et les compétences recherchées se transforment avec eux.

Pour un jeune qui construit aujourd’hui son parcours, il est sans doute plus pertinent d’observer les grandes transformations de l’économie marocaine et les secteurs dans lesquels le pays investit durablement. Cette lecture permet de dépasser les effets de tendance et d’identifier des environnements professionnels susceptibles d’offrir, à moyen et long terme, différentes possibilités d’évolution.

Le numérique et l’intelligence artificielle occupent naturellement une place importante dans cette transformation. Mais ils ne constituent qu’une partie de l’équation. L’offshoring, par exemple, représente déjà un secteur significatif de l’économie marocaine, avec plus de 1 200 entreprises et 148 500 emplois stables recensés en 2024. Le secteur bénéficie par ailleurs d’objectifs de développement importants à l’horizon 2030.

L’industrie constitue un autre axe majeur. Dans l’aéronautique, le Maroc compte environ 150 entreprises et 26 000 emplois, avec une progression vers des activités à plus forte valeur ajoutée. L’automobile, la logistique, l’énergie et la transition écologique, le tourisme, la santé ainsi que les services technologiques participent également à cette évolution.

Pour un étudiant, l’intérêt de cette approche est de ne pas réduire son choix à un intitulé de métier. Un secteur dynamique peut abriter une grande diversité de fonctions et permettre plusieurs évolutions au cours d’une carrière. L’industrie, par exemple, ne concerne pas uniquement les ingénieurs de production ; elle mobilise également des compétences en maintenance, qualité, automatisation, électronique, supply chain, données ou gestion de projet.

La question à se poser n’est donc pas nécessairement : « Quel sera le métier le plus demandé en 2035 ? » Personne ne peut le prévoir avec certitude.

Il est plus utile de se demander : « Dans quels secteurs le Maroc crée-t-il de la valeur, investit-il et développe-t-il de nouvelles compétences ? »

Cette question ouvre une réflexion beaucoup plus large sur l’orientation. Elle permet au jeune de choisir non pas un métier figé, mais un écosystème professionnel dans lequel il pourra commencer à se former, expérimenter différents rôles et faire évoluer progressivement sa trajectoire.

L’orientation, un choix qui doit partir du jeune

Repenser l’orientation, c’est aussi revoir la place de la famille dans cette décision. Au Maroc, le choix des études reste souvent fortement influencé par les parents, qui cherchent naturellement à offrir à leur enfant les meilleures chances de réussite. « Fais médecine », « fais ingénieur », « cette école est meilleure » ou encore « ton cousin a suivi cette formation et il réussit » sont autant de conseils qui partent d’une intention légitime, mais qui peuvent parfois conduire à confondre l’expérience des parents avec le projet du jeune.

Or, l’orientation ne devrait pas être une décision prise à la place de l’étudiant. Elle devrait être une démarche construite avec lui. Le rôle des parents est moins de choisir que d’accompagner : poser les bonnes questions, aider à explorer les possibilités, rechercher des informations, échanger avec des professionnels et permettre au jeune de confronter ses représentations à la réalité des études et du monde professionnel.

Cette démarche est d’autant plus importante que l’évolution du marché du travail ne doit pas conduire à orienter tous les jeunes vers les secteurs considérés comme les plus prometteurs. Un métier très demandé peut ne pas correspondre aux aptitudes ou aux aspirations d’un étudiant, tandis qu’un domaine moins médiatisé peut révéler un potentiel professionnel important pour un autre.

L’enjeu consiste donc à trouver un équilibre entre ce que le jeune sait faire, ce qu’il souhaite construire et ce que le marché du travail est susceptible de valoriser. Ses goûts et ses aspirations doivent être pris en compte, mais ils doivent également être confrontés aux compétences nécessaires, aux réalités des métiers et aux possibilités d’évolution.

L’orientation devient ainsi moins une décision ponctuelle qu’un dialogue entre le jeune, sa famille, le monde de la formation et celui de l’entreprise. Une véritable conversation intergénérationnelle sur l’avenir, dans laquelle les parents apportent leur expérience sans imposer leur trajectoire et où le jeune apprend progressivement à prendre la responsabilité de ses choix.

Car au fond, accompagner une orientation ne consiste pas à garantir que le jeune fera le « bon métier ». Il s’agit plutôt de l’aider à construire un parcours qui lui ressemble, qui lui permette de développer ses capacités et qui lui donne suffisamment de possibilités pour évoluer lorsque ses envies, les technologies ou le marché changeront.

Ne pas choisir un métier pour la vie, mais construire une capacité à évoluer

Il existe un dernier piège à éviter dans la réflexion sur l’orientation : vouloir adapter entièrement le choix du jeune aux besoins actuels du marché. Une formation peut être recherchée aujourd’hui sans correspondre aux aptitudes ou aux aspirations de celui qui la choisit. À l’inverse, un domaine moins visible peut offrir de réelles possibilités lorsqu’il correspond à un potentiel et à une motivation solides. L’enjeu n’est donc ni de suivre aveuglément le marché, ni de choisir uniquement selon ses envies, mais de trouver un équilibre entre les capacités du jeune, ses aspirations et les opportunités professionnelles qui s’offrent à lui.

Cette approche suppose surtout d’accepter une réalité : une orientation n’est pas un contrat signé avec l’avenir. Le marché du travail de 2035 ne sera pas celui de 2026. Certains métiers se transformeront, de nouvelles fonctions apparaîtront et certaines compétences perdront progressivement de leur valeur tandis que d’autres deviendront essentielles. L’intelligence artificielle accélère cette évolution, mais elle s’inscrit dans une transformation plus large du monde professionnel.

Dans ces conditions, demander à un jeune de dix-huit ans de déterminer aujourd’hui le métier qu’il exercera pendant les quarante prochaines années n’a plus beaucoup de sens. Ce qui importe davantage est de lui permettre de construire une trajectoire suffisamment solide pour évoluer avec son environnement. Une formation de qualité peut en constituer le point de départ, complétée au fil du temps par des expériences, de nouvelles compétences, des rencontres professionnelles et, lorsque cela devient nécessaire, des réorientations.

L’orientation universitaire devrait ainsi être considérée comme le premier acte d’une stratégie professionnelle, et non comme une décision définitive. Le diplôme apporte une base, l’établissement offre un environnement, les expériences confrontent les connaissances à la réalité et le réseau ouvre de nouvelles possibilités. Mais c’est la capacité du jeune à donner du sens à ces éléments et à les faire évoluer qui construira véritablement son parcours.

Repenser l’orientation à l’ère de l’intelligence artificielle ne consiste donc pas à essayer de deviner les métiers qui domineront demain. Il s’agit plutôt de préparer les jeunes à un monde où les métiers continueront de changer.

La véritable sécurité professionnelle ne résidera peut-être plus dans la certitude d’avoir choisi une fois pour toutes le « bon métier », mais dans la capacité à apprendre, évoluer, se réinventer et rester utile au fil des transformations.

Télécharger le rapport intégral : HCP Activité, emploi et chômage, résultats annuels 2025

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