La nomination d’Ahmed Rahhou à la tête du ministère de l’Intelligence artificielle, de la Transformation numérique et de la Réforme de l’administration marque une nouvelle étape dans l’organisation de la politique numérique du Maroc. En réunissant ces trois domaines au sein d’un même département, le gouvernement entend articuler modernisation des services publics, développement de l’intelligence artificielle et émergence d’un écosystème technologique créateur de valeur.
Au-delà du changement institutionnel, l’enjeu est désormais de transformer les orientations stratégiques en programmes opérationnels, capables de produire des résultats mesurables pour les citoyens, les entreprises et l’administration.
L’intelligence artificielle au service de la modernisation de l’État
Le premier chantier concerne l’intégration de l’intelligence artificielle dans les politiques publiques et les processus administratifs. L’objectif est de faire du numérique un levier de simplification des démarches, d’amélioration de la qualité des services, de renforcement de la gouvernance et de réduction des lourdeurs administratives.
Cette orientation prolonge les ambitions de la stratégie Maroc Digital 2030, lancée en septembre 2024, qui prévoit notamment la digitalisation des services administratifs, le développement des infrastructures de télécommunications et la formation aux métiers du numérique.
L’introduction de l’IA dans l’administration soulève toutefois une question centrale : comment passer d’une logique de dématérialisation des procédures à une transformation effective du fonctionnement des institutions ? L’automatisation de certaines tâches, l’assistance aux agents publics, l’exploitation des données administratives et l’amélioration de la relation avec les usagers constituent des pistes de développement. Leur déploiement devra néanmoins tenir compte de la protection des données personnelles, de la sécurité des systèmes d’information, de la transparence des décisions et du maintien d’un contrôle humain adapté.
La réussite de cette transformation dépendra ainsi autant de la technologie que de la capacité des administrations à revoir leurs processus, à développer les compétences de leurs agents et à accompagner les changements organisationnels.
Des infrastructures et des capacités de calcul à développer
La deuxième priorité porte sur les infrastructures nécessaires à l’entraînement et à l’exploitation des systèmes d’intelligence artificielle. Le développement des centres de données, des capacités de calcul et des solutions d’hébergement constitue un enjeu stratégique pour accompagner la montée en puissance des usages numériques.
Un accord signé le 8 avril 2026 avec Nexus prévoit un projet d’« AI Factory » à Nouaceur, évalué à 1,2 milliard de dollars. En parallèle, le Maroc affiche l’ambition d’atteindre une capacité d’un gigawatt pour ses centres de données à l’horizon 2030.
Ces investissements soulèvent des questions qui dépassent la seule disponibilité des équipements : maîtrise des données, dépendance aux fournisseurs étrangers, sécurité des infrastructures, accès à l’énergie et coûts d’exploitation. La souveraineté numérique ne se limite pas à héberger des données sur le territoire national ; elle suppose également de disposer de compétences, de solutions maîtrisées et d’une capacité à décider des conditions d’utilisation des technologies.
Dans cette perspective, l’articulation entre infrastructures nationales, cloud, cybersécurité et développement de modèles adaptés aux besoins du pays sera déterminante.
Les instituts JAZARI et la formation des compétences nationales
Le développement du capital humain constitue un autre axe majeur. L’extension du réseau national des instituts JAZARI aux douze régions du Royaume doit contribuer à rapprocher les universités, la recherche, les administrations, les entreprises et les start-up. L’objectif est notamment de favoriser le passage des travaux de recherche et développement vers des applications concrètes.
Cette orientation répond à un double enjeu : former des spécialistes capables de concevoir et de déployer des solutions d’IA, mais aussi préparer les professionnels des différents secteurs à les utiliser de manière pertinente.
L’adoption de l’intelligence artificielle nécessitera ainsi des compétences qui ne sont pas exclusivement techniques. Les cadres publics, les responsables de systèmes d’information, les managers et les agents administratifs devront pouvoir identifier les usages utiles, évaluer les risques et intégrer ces outils dans leurs pratiques professionnelles.
Le soutien aux start-up et aux PME sera également essentiel pour favoriser la diffusion de l’innovation au-delà des grandes entreprises et des principaux pôles technologiques.
La réforme de l’administration, un chantier complémentaire
La nouvelle architecture ministérielle maintient la réforme de l’administration au sein du même département, tandis qu’Aïcha Guellaa est chargée du portefeuille de la Réforme de l’administration. Cette organisation rapproche deux dimensions complémentaires : la modernisation des structures publiques et le développement des technologies susceptibles de transformer leur fonctionnement.
Le défi consiste désormais à assurer la cohérence entre les projets de transformation numérique et les besoins réels des administrations. Une procédure dématérialisée ne garantit pas nécessairement une simplification du service rendu. De même, l’introduction d’un outil d’IA ne produit pas automatiquement des gains de productivité si les processus, les responsabilités et les compétences restent inchangés.
Une approche fondée sur l’évaluation des résultats permettrait de distinguer les projets expérimentaux des dispositifs effectivement opérationnels, en mesurant notamment les délais de traitement, la qualité du service, les coûts et la satisfaction des usagers.
Du changement institutionnel aux résultats concrets
La prise de fonctions d’Ahmed Rahhou ouvre une nouvelle séquence de la politique numérique marocaine. Les orientations déjà engagées couvrent un périmètre étendu : transformation de l’administration, infrastructures de calcul, développement des compétences, innovation et souveraineté numérique.
La question centrale porte désormais sur leur traduction opérationnelle. La coordination entre les administrations, la mobilisation des moyens financiers, la clarification des responsabilités et la définition d’indicateurs de performance seront déterminantes pour assurer la continuité des chantiers et leur efficacité.
L’enjeu est également économique. Le Maroc cherche à renforcer sa capacité à produire des technologies, à attirer des investissements et à développer des emplois qualifiés dans un secteur où les infrastructures, les compétences et l’accès aux données constituent des facteurs de compétitivité.
Au-delà de la création d’un portefeuille ministériel explicitement consacré à l’intelligence artificielle, la prochaine étape consistera donc à établir des priorités mesurables, à préciser les moyens mobilisés et à démontrer les bénéfices des investissements engagés. C’est à cette capacité de transformation effective que pourra être appréciée la portée de cette nouvelle organisation institutionnelle.